Dissolution des conseils de collectivités locales par le MPSR, nouveaux défis pour le développement local

Après sa prise de pouvoir le 24 janvier 2022, le MPSR a procédé à la réforme de plusieurs secteurs dont celui  de l’administration territoriale et de la décentralisation. Ainsi, par le décret N°2022/004/PRES/MPSR, les conseils municipaux et les conseils régionaux ont été dissous. Ceux-ci seront remplacés par des délégations spéciales. Si cette mesure est saluée par certains analystes, d’autres par contre fustigent cette décision qui, selon eux pourrait engendrer des problèmes au lieu de les résoudre. Pour comprendre la portée réelle de cette décision et son impact sur le développement socio-économique du pays, nous avons rencontré Monsieur Ounténi OUOBA, Expert en développement local, consultant et directeur de publication du journal en ligne collectivitesinfo.net.

Collectivités Infos(CI) : Présentez vous à nos lecteurs

Ounténi OUOBA (OO) : Je suis Ounténi OUOBA, Expert en développement local et responsable du cabinet de Consultance Findima Concept qui accompagne tout ce qui est formation en développement personnel, entrepreneuriat et toute autre action de la jeunesse qui vise le développement et par ailleurs directeur de publication du journal en ligne collectivitesinfo.net.

CI : Le Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR) a procédé à la dissolution des conseils municipaux et des conseils régionaux, qu’est-ce qui justifierait selon vous une telle prise de décision ?

OO : c’est  difficile de pouvoir apprécier une décision administrative et politique dans cet avènement du MPSR. Mais il faut noter que tout ce qui est décentralisation, tout ce qui est action de  développement local les structures ont été mises en place pour accompagner le développement à la base, c’est-à-dire faire contribuer les populations locales à leur propre développement à travers une action concertée et guidée par les conseillers qui représentent chacun son village et sa population. Mais l’élection de ces Conseillers municipaux est passée par des parties politiques qui ont participé à l’élection du président du Faso et certains députés. Je pense que la décision de la dissolution des conseils municipaux et régionaux intervient du moment où il y a eu dissolution du gouvernement et le Président démis de son pouvoir. Nous reconnaissons que chaque conseiller représente un parti politique, donc si un événement arrive et arrête les acteurs politiques qui sont à la tête, il y va de soi qu’à un moment donné on essaie de casser  tout ce qui est processus même au niveau local pour que  la politique ne continue pas de diriger et d’influencer les nouvelles orientations pour le développement. Je pense que c’est ce qui justifie la dissolution des conseils municipaux et régionaux.

CI : Ces conseils municipaux et régionaux seront remplacés par des délégations spéciales pour gérer les affaires locales, quelle sera la composition  de ces délégations spéciales ?

OO : Il faut d’abord préciser que la délégation spéciale intervient toujours quand les organes de base élus ne peuvent pas continuer de fonctionner. On met en place une structure pour accompagner l’action de développement. Comme on ne peut fermer les mairies, on ne veut pas arrêter les actions de développement et alors qu’on ne veut pas que les acteurs politiques continuent pour ne pas influencer ce qui est engagé actuellement, alors la délégation spéciale intervient. Les conseillers municipaux qui étaient des délégués de leur population de base n’étant  plus là, on cherche une composition un peu représentative d’où la nécessité de voir quel acteur représente le mieux la population. C’est pourquoi on prendra le chef de la circonscription administrative pour les communes rurales le préfet, les communes urbaines le Haut commissaire, le conseil régional le gouverneur. Ils seront accompagnés par les responsables administratifs déconcentrés de l’Etat. C’est-à-dire pour les communes les chefs de service départementaux, pour les provinces les chefs de services provinciaux et au niveau régional les chefs de services déconcentrés régionaux.  Ils vont se faire accompagner par une sorte de représentation au niveau population à savoir les représentants de l’autorité  coutumière et religieuse, les représentants des groupements des femmes et des jeunes,  les représentants des Organisations de la société civile (OSC) et le représentant des organisations non gouvernementales (ONG). C’est une manière de faire en sorte qu’il y ait une sorte de représentation de toutes les couches au niveau de la délégation spéciale.

CI : Quels les critères à prendre en compte pour la formation de ces délégations spéciales?

OO : C’est un peu difficile d’avoir des critères qui soient représentatifs réellement. Mais pour répondre à un besoin d’égalité et éviter qu’on dise qu’un groupe est mieux représenté que l’autre, il faut tenir compte de la neutralité politique. Pour cela, ils vont viser les services déconcentrés qui dirigent tout ce qui est services sociaux de base. Par exemple si on prend l’inspecteur qui représente l’éducation à la base, si on prend le chef vétérinaire ou le chef de zone qui gère la question de l’agriculture et d’élevage, c’est pour que les services techniques soient représentés pour conseiller les autres acteurs. C’est de voir aussi si les populations ont leur représentant, d’où l’implication des représentants coutumiers et religieux et les autres organisations locales. Mais le critère de base c’est de tenir compte du critère de neutralité pour qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêts.

CI : Quels seront les défis et les priorités pour ces délégations spéciales ?

OO : Les défis sont énormes du moment où les élus locaux eux-mêmes avaient beaucoup de défis à relever. Je tiens à préciser que la décentralisation telle qu’elle se fait au Burkina Faso, en tant qu’expert, je trouve qu’elle a encore du chemin à faire du moment où elle n’est pas bien comprise par les acteurs eux-mêmes. Vous savez que la décentralisation jusque là fonctionne comme de la déconcentration parce que les gens considèrent la mairie comme l’Etat et le maire comme un agent de l’État. Ce qui fait que la population le juge comme elle aurait jugé n’importe quel acteur de l’État. Les gens demandent trop sans pour autant savoir qu’ils devraient eux-mêmes contribuer à leur propre développement. Cela fait que la population choisit le maire en ayant des grandes attentes, parfois démesurées vis-à-vis de lui. Ils se disent que  le maire va nous faire des forages, des routes, sans savoir la compétence dévouée à une collectivité locale comme la mairie. Ils pensent que le maire peut tout faire. Certains maires certains ont fait autant qu’ils pouvaient pour asseoir le développement. Mais comme, ils n’ont pas eu le temps de terminer leur mandat, n’en parlons de faire leur devoir de redevabilité, les populations sont restées sur leur faim. Vous savez que les principes clés de la décentralisation c’est la subsidiarité et la redevabilité, la subsidiarité c’est-à-dire que toute action de développement à mener pour la base doit être exercée par l’entité la plus proche et la redevabilité qui est le devoir de rendre compte.  Donc comme les élus n’ont pas eu le temps de terminer leur mandat, ça fait que les gens attendent beaucoup des délégations spéciales. La différence est que les membres de la délégation ne sont pas élus et ont moins de compte à rendre.

 Concernant les défis, je dirai que les défis des délégations spéciales sont plus grands que ceux qui avaient été élus et qui avaient des difficultés pour implémenter le développement. Aussi, ces délégations spéciales chercheront à connaître le territoire et les problèmes réels de la population afin d’actionner les actions de développement au profit des populations. Ces délégations spéciales seront amenées à faire ce que les élus n’ont pas pu faire. Donc le grand défi c’est de travailler pour qu’il y ait un développement réel.

 CI : certains acteurs critiquent cette décision car ils estiment que cela ne résoudrait pas le problème étant donné que ces délégations spéciales pourraient être la cibles des terroristes, est ce que vous partagez ce point de vue ?

OO : Pour la question sécuritaire, on peut dire que d’aucun n’a la grande solution que les autorités au niveau national. Mais avec l’avènement du MPSR, on nourrit l’espoir que les territoires vont regagner leur intégralité et surtout la possibilité d’y travailler. Sinon, c’est difficile pour les délégations spéciales de gérer la question sécuritaire plus que les conseillers municipaux et régionaux qui ont été élus suivant le code général de  collectivité territoriale. Pire encore, les membres de ces délégations spéciales seront perçus comme des représentants de l’État ou des collectivités territoriales. Dans ce cas, ils pourront être des nouvelles cibles des groupes terroristes et seront amené à quitter leur localité alors qu’ils étaient appelés à y travailler pour le développement. Pour que ces délégations spéciales puissent travailler, il faut que des actions fortes soient engagées par le gouvernement pour la sécurisation des territoires communaux et régionaux.

Les élus étaient des natifs de leurs communes, leurs régions, ce qui fait que même étant éloignés de leurs localités, ils avaient un attachement avec leurs localités et avaient une facilité de communiquer avec leurs populations à la base en vue de mener certaines activités.

Mais les présidents des délégations spéciales sont en majorité des agents de l’Etat qui ne sont pas parfois natifs de la localité. Cela veut dire qu’ils y ont été affectés, donc ils n’ont pas une très grande maîtrise du territoire et n’ont pas une grande implication avec la population. Dès qu’ils quittent la localité, ils n’auront pas de contact avec la population, ce qui est peut être difficile pour eux d’agir en étant absents de la localité. Donc on se demande comment ils peuvent travailler en tant que délégations spéciales.

CI : Au regard de la grande insécurité dans la majeure partie du territoire du pays, d’aucun estiment que la mise en place des délégations spéciales est un déplacement du problème, comprenez-vous l’inquiétude de ces gens ?

OO : Oui l’inquiétude est fondée. La réalité est que si les collectivités locales n’ont pas pu bien mener leur travail pour raison d’insécurité, si les conseillers municipaux, les maires et les conseillers régionaux qui étaient élus à la base et qui y ont leurs familles ont été contraints à quitter sans pouvoir mener des actions de développement pour raison d’insécurité, je ne vois pas comment les délégations spéciales qui n’ont pas forcément des familles là-bas peuvent travailler. Ça veut dire que les délégations spéciales n’ont pas d’encrage, elles ne maîtrisent pas la question de population et du territoire. Sur cette base je pense qu’on ne va pas seulement déplacer le problème, mais on va aussi charger la collectivité territoriale et le développement local parce qu’on utilisera le peu de ressources disponibles. On ne dira pas de suspendre la mise en place de ces délégations, mais  en tant que technicien, si j’avais le choix je dirai de laisser les élus locaux continuer pour qu’on puisse avoir le minimum de service parce que certains conseils municipaux avaient trouvé une forme de résilience qui leur permettait de travailler malgré cette insécurité. Avec la délégation spéciale, on va relancer une nouvelle façon de travailler et ce n’est pas évident que ça sera facile.

CI : En tant qu’expert en développement local, quels conseils avez-vous à donner pour aider ces délégations spéciales à réussir leur mission ?

OO: Si j’avais un conseil à donner, j’allais proposer qu’on ne fasse pas selon le code des collectivités territoriales. Comme on est dans un pouvoir d’exception et qu’on parle de refondation, j’allais proposer qu’on change cette fois-ci la forme de délégation spéciale.  C’est dire que les représentants nommés pour composer la délégation spéciale, élisent parmi eux le président de la délégation et les chefs des circonscriptions administratives (préfet, haut-commissaire et gouverneur) continuent de jouer leur rôle régalien de représentant de l’État. Comme cela, la population locale organise son développement à la base en attendant. Par exemple, les comités villageois de développement (CVD) peuvent jouer un grand rôle dans cette délégation car ils ont travaillé avec les collectivités et ils connaissent la population locale. Ça veut dire que l’ensemble des couches qu’on devrait appeler à accompagner la délégation spéciale, que ce soit parmi eux qu’on choisisse le président de la délégation spéciale et les services déconcentrés continuent de jouer leur rôle régalien. Dans ce sens, les gens allaient probablement trouver leurs manières les plus résilientes possibles pour pouvoir gérer le développement. En dehors de cela, il faut un travail de fond de maîtrise du territoire, et aussi que chaque acteur qu’on aura désigné épouse la même philosophie qui a conduit à la dissolution du gouvernement. Il faut que cet esprit anime les délégations spéciales afin que chacun puisse penser local, penser développement local et que chacun soit patriote, qu’on ait pitié des populations qui souffrent actuellement. Que toute action qu’on pose accompagne le développement local et que même les préfets, les hauts commissaires, les gouverneurs pensent et agissent comme s’ils étaient des communes ou des villages qu’ils représentent.En cela, toute action posée va viser l’intérêt supérieur de populations  et non l’intérêt personnel.

CI : Quel est votre mot de fin ? 

OO : C’est de vous dire merci pour l’interview. Je souhaiterais trouver l’occasion pour parler et interpeller. Nous en tant que techniciens dans le domaine, autant que nous pouvons serons disponibles d’accompagner par les formations. Je pense que les délégations spéciales peuvent durer plus que ce qu’on pense du moment où les territoires ne sont pas libérer.  S’il faut aller aux élections ça peut prendre du temps. On souhaite que ça ne dure pas trop mais ça peut prendre du temps. Que les délégations spéciales s’entourent des techniciens qui puissent leur donner des formations, des conseils, des orientations et que la délégation spéciale consulte la population à la base avant d’agir. Merci

Dialenli LOMPO

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