Institut des peuples noirs (IPN) : Le gouvernement crée un secrétariat permanent pour relancer la structure

Lancé au cours d’un symposium en 1986 par le président Thomas Sankara, l’Institut des peuples noirs (IPN) avait pour mission de réunir tous les peuples noirs dispersés. Tombé plus tard en léthargie après sa création formelle en avril 1990, l’IPN connaît aujourd’hui une renaissance. Le gouvernement burkinabè a en effet décidé, le jeudi 6 août 2020, de mettre en place un secrétariat technique pour l’IPN. Selon le conseiller technique du ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, Ousmane Djiguemdé, interviewé le 13 août 2020, l’IPN est une chance pour le monde noir, une opportunité pour le Burkina Faso d’avoir de la visibilité internationale.

Le conseil des ministres a procédé à la création d’un secrétariat technique de l’institut des peuples noirs. Déjà, présentez-nous cet institut.

C’est vrai, le conseil des ministres du 6 août 2020 a pris une décision historique, celle de relancer l’Institut des Peuples Noirs (IPN). J’ai vu que dans la plupart des médias, pour ne pas dire tous, cette décision est passée inaperçue, comme un non-événement. Mais, je suis certain que dans quelques années, on se rendra compte que c’est l’un des actes forts de la présidence Kaboré. Plus fort que certains actes liés à la Renaissance noire qu’on pourrait voir ailleurs, dans la mesure où l’IPN est un projet commun à tous les Peuples noirs du monde, et né de leur volonté le 10 avril 1990 à Ouagadougou, à travers une convention.

Quand on voit « institut », on pense à une structure d’enseignement ou de recherche. Mais, dans son « Argument » précédant son « Préambule », on voit que l’IPN est bien plus que cela et ce n’est pas à confondre. Certes, il a été voulu comme institut de recherche et de diffusion des produits des recherches, mais surtout outil d’affirmation du potentiel historique et culturel, outil de lobbying politique naturellement, dans le cadre d’une participation égalitaire de tous les peuples à la civilisation mondiale. C’était une vraie grosse machine au service des Peuples noirs qui prévoyait aussi de disposer d’un village de la Diaspora qui aurait pu peut-être servir aujourd’hui aux Africains-américains désireux de faire le retour vers le continent mère : l’Afrique.

Pour retracer un peu son historique, il faut dire qu’il est né à l’initiative du président Sankara après sa visite historique à Harlem et des échanges avec Cheick Anta DIOP. Cependant, on retient qu’il est consécutif à un « vibrant appel » d’éminentes personnalités réunies en symposium à Ouagadougou du 20 au 26 avril 1986, après un processus qui a vu le soutien technique de l’UNESCO.

Pour être bref, j’invite les uns et les autres, surtout la jeunesse, pour qui les autorités ont voulu cette relance, à s’approprier les textes et documents de l’IPN pour comprendre l’acte historique qui vient d’être posé et surtout pour l’accompagner.

L’IPN est une chance pour le monde noir, mais c’est aussi une opportunité pour le Burkina Faso d’avoir de la visibilité internationale, un poids politique non négligeable, et enfin un fort potentiel touristique en perspective, à même de peser considérablement sur la formation de son PIB.

Créé en 1990, l’IPN était devenu l’ombre de lui-même. Personne ne semblait se préoccuper de l’idée germée par le capitaine Thomas Sankara. Qu’est-ce qui explique sa longue désuétude ?

Non, je ne dirai pas désuétude. Je parlerai plutôt d’hibernation parce que des événements comme la mort de Georges Floyd aux USA ou les inhumanités lors de l’immigration vers l’Europe, viennent redonner de l’intérêt et de l’importance à des initiatives comme l’IPN. Plus près de nous, la volonté du Chef de l’État de réécrire l’histoire de notre pays participe également de cette dynamique de renaissance noire engagé avec le processus de l’IPN depuis 1986.

Il faut dire que le contexte sociopolitique de sa naissance explique en partie l’évolution à demi-teinte de l’IPN, jusqu’à sa disparition de l’organigramme du ministère autour de 2006, si ma mémoire est bonne. Sauf que dans la réalité, et selon la convention, l’IPN n’a jamais été créé pour intégrer l’organigramme d’un ministère quelconque, fût-il celui en charge de la culture !

Il s’agit d’un organisme international, jouissant de la personnalité juridique et du droit d’extraterritorialité dans son pays de siège, avec les privilèges, immunités et statuts qui vont avec. Donc, l’IPN a vocation à être pleinement autonome. Il faut savoir qu’au moins trois (3) pays convoitaient le siège de l’IPN qui a finalement échu à notre pays en 1990. Malheureusement, les circonstances défavorables ont amené notre pays à l’intégrer dans l’organigramme d’un ministère. Pendant longtemps, après l’appui du PNUD et quelques rares donateurs noirs, notre pays était le seul à supporter le fonctionnement de l’IPN. Ce qui n’était évidemment pas tenable sur le long terme.

Finalement après sa léthargie, il a même été abandonné. Quelles sont les raisons qui ont milité en sa défaveur ?

Pour expliquer sa léthargie comme vous le dites, l’IPN a bénéficié de l’appui technique et financier des Nations Unies dès sa naissance. Ce fut un appui technique avec l’UNESCO pour la maturation de l’idée depuis 1985 jusqu’à sa finalisation en 1990, et un appui financier du PNUD à travers le projet « UNDP/BKF/85/004 » et, à sa suite, à travers son 4ème cycle de programmation régional 1987-1991. Ce financement a connu des rallonges, espérant que le projet pourrait plus tard être autonome. Jusqu’à ce que le PNUD se retire, l’IPN a souffert de l’absence de financement des parties à la convention et le Burkina Faso est resté seul à le soutenir.

Il faut reconnaître aussi qu’il y avait une faible mobilisation des États. La société civile du monde noir n’était pas développée et assez forte pour donner de la voix, de l’engagement et des ressources. Bref pour prendre en charge ces questions comme aujourd’hui. C’est donc naturellement que, essoufflé, l’État burkinabè a détourné son regard et mis en veilleuse le projet. Pourquoi mis en veilleuse ? Parce que juridiquement, la seule instance habilitée à éteindre l’IPN est le Congrès des Peuples Noirs. Congrès qui ne s’est ni réuni, ni prononcé sur une telle décision.

Aujourd’hui, le phœnix renait de ses cendres si on peut le dire, que peut apporter l’institut aux noirs ?

Oui, on peut le dire, parce que demeurer actuel après tant d’années d’hibernation signifie que les combats que l’IPN menait sont restés en l’état, ou du moins ont peu évolué. Donc la cause est toujours d’actualité. Ce qui est intéressant, c’est que l’IPN renaît suite à la volonté politique du Chef de l’État qui a placé 2020 sous le sceau de la renaissance culturelle de notre pays, à travers son engagement à réécrire l’histoire de notre pays, dans son discours du 11 décembre 2019.

C’est un dossier que tenait à cœur le Ministre Sango, et pour lequel il a reçu les instructions pour sa relance depuis la remise du rapport du comité technique de relance de l’IPN au Chef de l’État en décembre 2018. Il aura l’occasion de revenir sur les attentes et le processus de cette relance, lors d’une conférence de presse.

Mais d’ores et déjà, je puis vous affirmer que le Burkina Faso a décidé d’assumer sa responsabilité, toute sa responsabilité, dans la lourde tâche que lui ont confiée les Peuples noirs du monde le 10 avril 1990. Il y a donc un travail de mobilisation à faire et nous allons nous y atteler.

Comment l’institut sera organisé et comment les autres peuples noirs pourront participer à sa gestion ?

Je pense que cette question doit être réservée au ministre Sango. Mais pour le peu que je sais déjà, dans sa vision, le ministre Sango, qui est juriste, souhaiterait que les textes soient respectés. Et dans la convention de l’IPN, nulle part il n’est mentionné que l’IPN soit une structure publique nationale. Le statut qu’il avait antérieurement n’était qu’un statut par défaut. Par ailleurs, la convention définit clairement les modalités de participation et de gestion de l’IPN.

D’aucuns ont estimé à sa création que l’institut est de par sa dénomination raciste. Qu’en pensez-vous ?

Non pas du tout ! Dans son « Argument », la Convention elle-même dit que l’IPN ne sera pas clos sur lui-même, il sera ouvert aux autres peuples. C’est tout dire de l’esprit de partage que les fondateurs ont insufflé à cet outil. Du reste, l’IPN est en réalité le premier à faire la promotion de la diversité culturelle, depuis le premier symposium international d’avril 1986. Donc longtemps avant l’UNESCO qui ne l’a intégrée que dans sa déclaration de 2001, puis repris dans sa convention de 2005. L’IPN a été et est un outil de partage et un outil de promotion de la diversité, de respect des identités, dans le cadre d’une cogestion du monde. C’est affirmé clairement dans sa convention.

Un secrétariat technique est-il la meilleure formule pour sa bonne gestion administrative ?

Oui, ce choix est d’abord conforme au décret n°2016-027/PRES/PM/SGGCM du 23 février 2016 portant organisation-type des départements ministériels, car c’est une structure de transition.

Ensuite, le choix du secrétariat technique obéit à un choix stratégique assumé par l’autorité pour deux raisons :

La première : il s’agit de veiller à ce que le processus de renaissance soit sereinement conduit, tout en lui assurant une implication forte de l’autorité politique. C’est ce qui justifie son ancrage institutionnel au cabinet du ministre,

La seconde est qu’à l’heure actuelle, il est quasiment impossible de lancer l’IPN avec sa direction générale, au regard des implications juridiques que je vous ai expliquées plus haut, mais aussi des implication patrimoniales et administratives impossibles à assumer actuellement, après une si longue hibernation et au regard de la convention et des engagements.

L’idée est donc de mettre une structure transition qui est le secrétariat technique (durée de vie maximum 5 ans selon les textes), espérant qu’avant cela, on aura une direction de l’IPN conforme à ses textes fondateurs, mais surtout un engagement des États et des citoyens conforme aux attentes.

Comment voyez-vous l’évolution de l’IPN désormais ?

L’avenir de l’IPN dépendra de l’implication de toutes les femmes et de tous les hommes noirs. Il dépendra surtout de la volonté des peuples noirs de s’émanciper de toutes les tutelles et servitudes d’où qu’elles viennent et de quelle que forme qu’elles soient. Mais ça aussi c’est le Congrès des Peuples Noirs, instance suprême de l’IPN, qui le décidera.

Source: Lefaso.net

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